Nani The Fuck !

Le Shibuya Scramble, ce fameux croisement aux multiples passages-piétons, n’est pas une légende. Le nombre de personnes qui s’y croisent est absolument inouï. On parle de 3 000 personnes à chaque passage au feu vert. Ça ne m’étonnerait pas si certains utilisent des techniques de shinobi pour traverser.

C’est le soir de notre dernier jour sur le sol nippon. Le climat japonais de ce mois d’août a mis mon corps à rude épreuve, et mon genou gauche, déjà mal en point avant le voyage, a doublé de volume pour une raison qu’il me reste toujours à découvrir au moment où j’écris ces lignes.

Me voilà donc à Shibuya, un « gaijin » dans la marée humaine. Sauf que moi je ne peux que me déplacer à vitesse réduite, avec ma guibole qui traîne. Les gens sont pressés et je suis très lent. Beaucoup de « sumimasen » et « gomen nasai » furent prononcés. Trempé de sueur, mon appareil photo nouvellement acquis à la main, j’avance au train de sénateur.

Dans toute cette foule, parmi les pas pressés, un objet au sol.
Un téléphone. Ce genre de téléphone que mes parents avaient quand j’étais gamin, avec un cadran et un combiné.
Un écriteau en carton, posé dessus : « What’s your dream? »

L’événement est assez incongru pour que je porte l’œilleton de mon appareil photo à l’œil et shoote. Un passant, à première vue hispanophone, bouscule le téléphone. Dans son regard, je devine qu’il pense que je suis l’auteur de cette installation artistique. Je le regarde avec les yeux des mauvais jours et il comprend vite qu’il n’a pas d’autre choix que de tout remettre en ordre. Je me dis que je suis assez content d’avoir acquis cette compétence, communiquer avec une attitude. Il remet tout en place et je le gratifie d’un « arigatō gozaimasu » avec une petite inclinaison de la tête. On est au Japon après tout.

« What’s your dream? »
Merde, la question s’adresse à moi. Comme je suis un garçon cordial, je me dois d’y répondre. Dois-je décrocher le téléphone pour ça ? Et qui va répondre, qui va écouter ?

Déboulent un jeune homme et une jeune femme, pleins de couleurs, cheveux hirsutes et colorés.
« My name is Koto! Could you pick up the phone and tell what’s your dream? »

Je me suis senti comme un lapin dans les phares d’une voiture. Ils étaient pleins d’énergie, mais surtout de bienveillance. Ils n’avaient pas besoin de gagner ma confiance, ils l’avaient déjà. « Hum… Sure, I can do that! ». Je ne sais pas dire non 😊.

« What’s your dream? » Maintenant je devais trouver une réponse ! Je ne l’avais pas quand j’ai fait les pas vers l’appareil téléphonique au sol. Je ne l’avais pas non plus quand je me suis accroupi, malgré mon genou en miettes.

J’ai pris le combiné, ils ont commencé à filmer.
Mes enfants, leurs compétences créatrices, le monde dans lequel nous vivons… Ce qui est sorti de ma bouche a été brut et sans filtre.

Laisser un commentaire